Schubert, Winterreise, Jean-François Rouchon, baryton, Billy Eidi, piano, Le Palais des Dégustateurs, 2026.
L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

On n’a guère besoin d’âgé ni d’être reconnu comme un interprète majeur ou mythique pour interpréter à sa manière, même dans l’intimité, ce Winterreise, ce voyage d’hiver ou encore ce voyage dans l’existence qu’on parcourt en tous sens.
À l’aveugle, sans compagnie, sans amis ni amours sauf ces personnes qu’on ignore et avec lesquels on partage la même condition et la même désespérance.
En d’autres termes, il n’existe aucun modèle de cette œuvre si singulière, presque unique dans l’histoire comme dans le seul répertoire, sur lequel une lecture et une interprétation devraient se régler. Laissons les versions grandioses de Hans Hotter, de Fassbaender (une voix féminine) et quelques autres de côté. Et il y a aujourd’hui Jean-François Rouchon et sa voix presque adolescente (oui), parfois même féminine, cette voix composée de voix, ce qui en fait l’originalité et les disponibilités ; il y a Billy Eidi, sa souplesse, ses magnifiques nuances (pour en rester au premier lied, Gute Nacht, à 2’30 et son dramatisme avant la reprise à la fois de l’énergie, de la révolte et du désespoir, ou à 4’30 avec ses couleurs, lorsque le piano permet au chant de se fondre en lui.
Ni vieillesse ni sexe ne changent quoi que ce soit s’agissant de cette œuvre, à peine d’ailleurs une œuvre, plutôt une expérience de l’existence dans sa déréliction. Chacun d’entre nous y apporte et y projette son langage, son accent, sa couleur, son intensité, son espoir encore ou son désespoir extrême. Le corps comme la langue y apparaissent blessés, ils se déforment, et puis se reprennent, et encore et encore (cela est si schubertien …). Et on aime d’amitié et d’amour cette fragilité exposée, si distincte de la contemplation et de l’admiration requises par certains critiques musicaux, si délicats, qui attendent de cette œuvre le contraire de ce qu’elle propose, n’y voyant pas l’essentiel, c’est-à-dire la vérité qui contredit l’apparence de la jouissance formelle. Cette remarque s’avère indispensable pour mettre en relief le cas général des œuvres d’art qui ne sont pas faites pour les salons, sauf par les faiseurs, mais pour accompagner nos existences dans la diversité de leurs expériences, quelles qu’elles soient. Et leur apporter du sens, et également, en même temps de la compassion. Comme l’amitié et l’amour permettent d’entrer dans l’existence de l’autre, pour le meilleur comme pour le pire, de même la fonction d’œuvre d’art relève du même ordre d’intention. Et c’est même une de ses raisons fondamentales d’être, qui ne peut être de décoration ou de jouissance.
Certes, une œuvre d’art est et reste une œuvre d’art. Toutefois, elle se doit de laisser transparaître cette brèche par laquelle comme nous elle respire. Elle halète même comme souvent la musique de Schubert. L’imperfection exige beaucoup de rigueur. Elle ne se confond pas avec la négligence ou l’irrespect. Elle est la marque de la finitude dont Winterreise est l’exemplification plus que l’illustration (c’est-à-dire à la fois la singularité et la généralité). L’étrangeté au monde y connaît une telle intensité, un tel trouble (Fremd bin Ich eingezogen…), que nous nous trouvons davantage encore étrangers à nous-mêmes. Étranges aussi, comme cette œuvre dont Jean-François Rouchon et Billy Eidi nous offrent leur être-avec (exister, c’est en premier exister avec), leur propre fragilité ainsi que l’art qui est à sa mesure.
© André Hirt
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