Les coups de cœur de Musica et Memoria

DUKAS – CHAUSSON – LEKEU  par Carlos Païta
et le Grand Orchestre Symphonique de la RTB-BRT


Nouvelle réalisation du label « Le Palais des Dégustateurs » qui poursuit la publication d’enregistrements du chef argentin Carlos Païta (1932-2015), quelque peu injustement oublié en France. Son fort caractère indépendant et son tempérament ardent le faisait en effet boudé par le milieu musical. Et pourtant, dès son premier enregistrement en 1969, chez Decca, il obtenait le prix de l’Académie Charles Cros avec des œuvres de Wagner. Ses productions suivantes que nous redécouvrons ainsi de nos jours démontrent tout l’intérêt de ses interprétations. La précision, les subtilités de sa baguette et la fougue qu’il met dans sa direction révèlent généralement une autre compréhension des œuvres plus conformes à l’esprit de leur concepteur. C’est bien le cas ici avec ce nouveau CD qui nous permet d’apprécier des œuvres, quelque peu délaissées du grand public, de trois compositeurs français de grande valeur : Dukas, Chausson et Lekeu. Sans trop nous attarder ici, notons cependant dans La Peri de Dukas, la parfaite et intense restitution musicale de l’envoûtement d’Iskender par la fée ; dans la Symphonie en si bémol majeur, op. 20, de Chausson, la minutie de la direction dans chaque mouvement, notamment dans le second, intense, émouvant, voire tragique ; et avec l’Adagio de Lekeu, nous voilà plongés dans une plainte poignante dont le côté pathétique est bien mis en valeur par le chef, tout en évitant un lyrisme convenu.

A propos de Chausson, Alexandre Païta, le fils de Carlos, interviewé au début de mars 2026 par Rémy Franck (éditeur du site luxembourgeois Pizzicato) nous livre des éléments de compréhension sur la direction et la personnalité de son père que l’on se doit de reprendre là : « Mon père s’implique dans la Symphonie de Chausson comme dans un brasier, dont on ne doit pas pouvoir s’extraire sans avoir touché les flammes. Il s’agit d’une vision incandescente de l’œuvre et je dois vous avouer qu’il adorait la musique française. Mais il la concevait dans le grandiose et loin du confort habituel. Son implication est ici effectivement quasiment hypnotique. Je l’ai toujours connu en immersion totale devant son orchestre en demandant aux musiciens de livrer une bataille héroïque afin de plonger dans les viscères des œuvres. Quand il avait l’adhésion des musiciens il pouvait les pousser au-delà de leurs limites. C’était fascinant et déchirant. »

CD Le Palais des Dégustateurs PDD051
Parution : février 2026
Production Eric Rouyer – https://lepalaisdesdegustateurs.com

 Ernest Chausson, Symphonie, op. 20, extrait : mouvement n° 2 (très lent).

Prix de réalisation ICMA 2026

MOZART – SCHUBERT FINE ARTS QUARTET
Ralph Evans (1er violon) Efim Boico (2e violon) Jerry Horner (alto) Wolfgang Laufer (violoncelle)

En 1940 naissait le Fine Arts Quartet avec 4 musiciens du Chicago Symphony Orchestra : Leonard Sorkin (1er violon jusqu’en 1982), Bernard Senescu (2e violon), Shepard Lehnhoff (alto jusqu’en 1952) et George Sopkin (violoncelle jusqu’en 1979). Mais en raison de la guerre, ce n’est qu’en 1946 qu’il commença à se produire régulièrement en concerts (Joseph Stepansky remplaçant Senecsu jusqu’en 1954), lié alors avec l’American Broadcasting Company de Chicago. Obtenant rapidement un grand succès, cette formation a joué un rôle important dans l’histoire de la musique de chambre, réalisant de nombreux enregistrements en stéréo à partir de 1953. En 1986, à la St Barnabas Church de Londres, ce sont le Quatuor K 465 de Mozart et le n° 14 de Schubert qui sont enregistrés par les nouveaux membres du Fine Arts : Ralph Evans (1er violon), Efim Boico (2e violon), Jerry Horner (alto) et Wolfgang Laufer (violoncelle). De nos jours Evans et Boico font toujours partie de cette formation avec Gil Sharon (alto) et Niklas Schmidt (violoncelle). Récemment, en 2025, il s’est produit au Festival international Mendelssohn de Hambourg avec notamment le Quintette à cordes de Dvorak et le Quintette à cordes de Schubert. Son répertoire est varié allant de Beethoven à Philip Glass, enregistrant maintenant pour Naxos.

Le fameux quatuor n° 19, K 465, composé en l’honneur de Joseph Haydn en 1785, est surnommé des Dissonances en raison de son lent adagio introductif, et contrairement à la coutume de l’époque qui voulait que le 1er violon conduise la partition dès les premières mesures, débute par le violoncelle qui répète l’ut en notes obsédantes. Puis, l’alto répond (la bémol, lasolfa dièse), laissant ensuite la parole au second violon avec un mi bémol, et enfin le 1er violon entre dans la dance avec un la. Ces sortes de disharmonies, du moins perçues comme telles, sont d’autant plus accentuées avec des intervalles de secondes. L’Andante cantabile qui suit redonne tout son rôle au 1er violon et ce mouvement, comme l’écrit Stéphane Friédérich dans le livret du CD, est un « véritable aria d’opéra ». Puis, le Menuetto très élégant, n’est pas comme l’on pourrait s’y attendre une danse, mais un mouvement singulier et fascinant. Enfin, le final, un Allegro, est éclatant et enjoué comme Mozart sait si bien écrire.

Oeuvre emblématique de Schubert, son quatuor numéro 14 (D 810) intitulé “La jeune fille et la mort” a été composé en mars 1824. Ecrit en ré mineur, il est considéré comme l’un des chefs-d’œuvre de la musique de chambre. L’œuvre est hantée par le thème de la mort, reflétant les angoisses du compositeur face à celle-ci. Son titre vient du deuxième mouvement (Andante con moto), basé sur un thème de variations issu du lied “Der Tod und das Mädchen” (D 531), qu’il avait composé en 1817 avec un poème de Mathias Claudius mettant en scène un dialogue entre la Mort et une jeune fille, la Mort invitant celle-ci à venir avec elle : « Ne crains rien, donnes-moi ta main, je suis ton ami. » Aussi une atmosphère sombre et intense émane des quatre mouvements formant ce quatuor : – Allegro, Andante con moto, Scherzo (allegro molto), Presto – qui évoque une lutte implacable avec Atropos, une course à la mort dans le scherzo, et une danse macabre dans le presto final.

Souvent interprétée et enregistrée par des ensembles de musique de chambre renommés, cette partition est appréciée pour sa profondeur émotionnelle et la puissance de son expression musicale, admirablement mise en relief par le Fine Arts. La musique de Schubert est ici caractérisée par des contrastes dramatiques, une intensité expressive et une beauté mélodique qui reflète les thèmes de la mortalité et de la résignation face à l’inévitable destin.

Belle initiative du label « Le Palais des dégustateurs » d’avoir ainsi publié (en juillet 2025) ces deux compositions majeures (LPDD046) enregistrées autrefois par ce Quatuor légendaire, sans doute d’ailleurs le plus ancien, puisque âgé de 85 ans !