
Carlos Païta
par Hervé Pennven
Le label Le Palais des dégustateurs continue de rééditer à un rythme soutenu les enregistrements du chef argentin atypique Carlos Païta (voir La Nef n°367 de mars 2024). La dernière livraison (au moment où j’écris) attire spécialement l’attention. Car il s’agit d’une musique française que l’on n’associe pas a priori avec Païta, et, en outre, d’enregistrements qui n’ont pas paru sous sa marque Lodia (mais proviennent des archives de la Radio belge).
C’est en 1967 et 1968, au début de la carrière européenne de Carlos Païta, qui n’a pas encore créé son London Philharmonic Symphony Orchestra. L’Orchestre est celui de ce qui est alors l’unique RTB-BRT (radio-télévision francophone et néerlandophone).
Les trois œuvres au programme ont de profondes affinités tout en étant très différentes : Dukas, Chausson et Lekeu étaient fascinés par Wagner et devaient trouver une façon de gérer cet encombrant héritage pour exister par eux-mêmes.
Le très exigeant Paul Dukas composa avec une rigueur et une sobriété toutes françaises, et en se glissant dans l’impressionnisme, comme en témoigne notamment son très beau ballet La Péri. On est conquis d’emblée par la façon dont Païta éclaire la partition, faisant entendre tous les détails sans rien perdre de sa poésie. Après le sommeil de la fée on peut penser que le chef la réveille quelque peu brutalement et même qu’il la secoue (la partition dit seulement : « Modérément animé »). Mais il montre alors un rapport avec les convulsions de La Valse de Ravel, et ce n’est pas du tout hors de propos.
L’unique Symphonie d’Ernest Chausson est une perpétuelle tentative d’échapper à Wagner, ce qui fait son originalité. Carlos Païta fait vivre intensément cette œuvre, notamment grâce à un jeu de nuances infini et une tension constante. Les célèbres véhémences à la Païta s’inscrivent avec naturel dans l’élan général et en épanouissement du chant. Et là aussi il fait goûter tous les détails de la partition.
Le Belge Guillaume Lekeu est mort à 24 ans et n’a laissé que quelques rares chefs-d’œuvre, dont l’Adagio pour Quatuor d’orchestre, c’est-à-dire pour cordes. Lesquelles se divisent jusqu’à 18 parties, et en émergent ici un violon solo, là un violoncelle solo, et à un moment un alto solo. C’est tissé de main de maître, et Carlos Païta distille l’émotion qui doit en émaner. On remarque aussi que si le chef n’avait pas encore son ingénieur du son attitré, la prise de son est superbe. L’exigence de Païta était déjà là…
H.P.
