klassiek centraal (Belgique)

Il y a des moments où un orchestre ne semble pas tant faire de la musique que faire surgir un monde. Un monde où beauté et menace se côtoient de près, où une pensée héroïque prend soudain une teinte tragique et où même une mélodie familière peut dissimuler quelque chose d’inquiétant. Richard Wagner (1813-1883) et Gustav Mahler (1860-1911) savaient, mieux que quiconque, traduire de telles contradictions en sonorités. Sur ce CD, ils se rencontrent dans des interprétations de Carlos Païta (1932-2015), un chef qui aimait pousser à l’extrême la force dramatique d’une partition.

Le drame sans paroles
On entend plus de vingt minutes extraites de Götterdämmerung, la dernière partie de la Tétralogie de Wagner, et l’on se demande spontanément ce que donnerait l’opéra entier, voire la Tétralogie complète, sous la direction de Carlos Païta, car les deux fragments orchestraux de ce CD donnent envie de savoir ce qu’il aurait fait de l’ensemble.
Dans Siegfrieds Rheinfahrt, il n’est pas question d’une approche alanguie. Païta imprime à la musique un élan vif et laisse régulièrement le son orchestral prendre une dimension brutale, sans que cela porte atteinte à la dramaturgie. Au contraire, cette impétuosité s’accorde remarquablement avec le mouvement héroïque de la musique et avec la menace qui demeure présente sous la surface. Le solo de cor frappe l’auditeur, mais c’est surtout la manière dont Païta conduit la tension vers son point culminant qui impressionne. Après cette explosion survient un apaisement remarquable, qui conduit la musique vers un univers émotionnel tout autre.
Dans Siegfrieds Tod und Trauermarsch, l’interprétation atteint une intensité encore plus grande. Les timbales confèrent à la construction dramatique un poids impressionnant, sans jamais devenir le seul point d’attention : les cordes continuent de revendiquer leur part et apportent la profondeur nécessaire. L’orchestre n’est pas toujours d’une précision irréprochable, mais la force de conviction dramatique reste intacte. Païta ne fait pas de la marche funèbre une commémoration solennelle, mais une confrontation poignante avec la mort de Siegfried. Les gestes monumentaux acquièrent quelque chose d’implacable, tandis que les différents pupitres continuent d’alimenter la tension.
Des extrêmes qui ont besoin l’un de l’autre
Avec la Première Symphonie de Gustav Mahler, l’attention se déplace vers un compositeur qui entremêle sonorités de la nature, musique populaire, ironie et héroïsme. Le sens des contrastes de Païta s’exprime ici aussi pleinement, mais ce sont surtout la construction progressive et l’interaction entre les différents tempi qui caractérisent cette interprétation.
Le premier mouvement se déploie en un flux musical continu. La tension croît sans que la musique ne soit inutilement ralentie ou ne s’alourdisse. Dès que le caractère joueur prend le devant de la scène, il dispose de tout l’espace nécessaire. Les cors, qui résonnent au loin, conservent leur effet spatial malgré l’ancienneté de l’enregistrement. La construction vers le grand point culminant est particulièrement réussie : la tension est longuement maintenue, puis les vents et les percussions éclatent avec toute leur force. L’ouverture recueillie se transforme ainsi en une impressionnante explosion orchestrale.
Dans le deuxième mouvement, la rythmique nettement profilée donne un mouvement de danse ferme. Païta l’interrompt toutefois par un ralentissement prononcé, qui fait soudain perdre à la musique sa progression naturelle. C’est l’un des moments où il recherche les extrêmes. L’intervention est frappante, mais elle fonctionne au sein du monde musical capricieux de Mahler : la danse y acquiert quelque chose d’obstiné. Le beau jeu conjoint des bois et des cordes maintient en outre la musique vivante et colorée.
Le troisième mouvement commence comme une marche funèbre désolée, avec la contrebasse qui entonne Frère Jacques. La simplicité de la mélodie rend l’atmosphère d’autant plus étrange. Païta accorde suffisamment d’espace aux passages lyriques et laisse les épisodes de type klezmer, au caractère populaire, contraster avec la marche solennelle. Mélancolie, ironie et une pointe d’humour grotesque s’entremêlent. Vers la fin, la musique s’éteint progressivement. Cela forme un contraste finement calculé avec les passages précédents, comme si le monde étrange que Mahler a évoqué disparaissait lentement.
Le finale surgit avec une grande détermination. Païta fait sans cesse changer la musique de visage : des passages explosifs alternent avec des moments où le tempo retombe fortement. Au milieu du mouvement, la musique semble presque se taire complètement. Cet effacement poussé à l’extrême rend la reprise de la montée vers le point culminant d’autant plus impressionnante. Lorsque les vents et les percussions entrent à nouveau avec toute leur force, le finale acquiert un élan irrésistible. Le dénouement triomphal ne sonne donc pas comme un point d’arrivée évident, mais comme le résultat d’un combat musical mené jusqu’à l’extrême.
Une vision affirmée
Cette réédition du label Le Palais des Dégustateurs réunit deux enregistrements déjà parus. Les fragments wagnériens ont été enregistrés en 1982-1983, la Première Symphonie de Mahler date de 1977. Les deux enregistrements ont été réalisés au Kingsway Hall de Londres. Chez Wagner, c’est le Philharmonic Symphony Orchestra qui joue, chez Mahler le Royal Symphony Orchestra.
Le son trahit l’âge des enregistrements, mais laisse entendre de manière satisfaisante les détails importants. Les cors du premier mouvement de Mahler conservent leur effet spatial. Chez Wagner, les timbales ressortent de façon impressionnante, sans que les cordes ne disparaissent à l’arrière-plan. La finition orchestrale n’est pas toujours d’une précision parfaite, mais cela entame peu la force de conviction de ces interprétations. Ce qui reste surtout en mémoire, c’est la capacité de Païta à aiguiser la musique et à lui faire franchir ses limites familières. Pour qui se laisse volontiers séduire par une interprétation affirmée, ce CD est vivement recommandé.
