La NEF : Mahler par Svetlanov

Mahler par Svetlanov

par Hervé Pennven

Dans le petit monde de la musique, on évoque encore les « mémorables » concerts donnés par Evgeny Svetlanov à la tête de l’Orchestre symphonique d’État de Russie (qu’il dirigeait depuis 35 ans et qui porte aujourd’hui son nom) au Festival Radio France de Montpellier dans les années 1990. On peut aujourd’hui comprendre pourquoi grâce au double disque qu’édite Le Palais des Dégustateurs, avec Svetlanov dirigeant Mahler et Ravel à Montpellier en 1998.

Svetlanov disait qu’il demandait à ses musiciens de jouer « comme si leur vie en dépendait », et qu’« un orchestre est celui qui sait chanter », rappelle la notice. Voilà exactement ce qui fait que son interprétation de la 7e Symphonie de Gustav Mahler est exceptionnelle. Cette symphonie est à la fois la plus chaotique (sur le plan harmonique et tonal) et la plus rigoureusement construite de Mahler. Le mouvement central est une danse macabre, encadrée par deux « nocturnes » très différents l’un de l’autre, le tout après un long premier mouvement en forme de marche funèbre zébrée d’orages, et avant un long dernier mouvement d’une joie exubérante. Svetlanov réussit à exprimer de façon maximale l’essence prophétique de la musique de Mahler : l’empire insouciant qui va s’écrouler dans la catastrophe de la guerre mondiale. Les grondements, les souffles délétères et les hurlements des spasmes sont inséparables des valses viennoises et des chansons populaires. Et le chef russe est ici le plus viennois de tous, car son orchestre chante les valses (qui ne sont pas du tout des caricatures) avant qu’elles ne se déglinguent, et l’on entend tout au long de l’œuvre les échos ciselés des chants émouvants du Knaben Wunderhorn. Svetlanov montre aussi que si le premier nocturne est simplement une fantomatique grisaille, le deuxième, censé être une sérénade amoureuse italienne (avec mandoline et guitare…) se délite dans un nébuleux désespoir. Et en insistant sur la triomphale gaieté du dernier mouvement il en souligne l’ambiguïté, et, paradoxalement, il fait prendre conscience de la fragilité de la fête qui va mal finir. Dans quelques petites années seulement…

Le second disque se termine par la deuxième suite de Daphnis et Chloé de Maurice Ravel. Svetlanov, qui pourtant aimait la musique française, est trop attaché à faire briller les couleurs de son orchestre pour exprimer tout le mystère de cette partition, mais bien sûr le « joyeux tumulte » et la « danse générale » sont la grande fête sonore que l’on attend.

H.P.