Valentin Silvestrov (né en 1937)
Œuvres pour piano
Boris Berman (piano)
Enregistré du 6 au 9 juin 2022, Couvent des Jacobins, Maison Jadot, Beaune, France
Le Palais des Dégustateurs PDD020 [2 CD : 105 min]

L’enregistrement des œuvres pour piano de Valentin Silvestrov par Boris Berman trouve son origine dans un concert ayant inauguré le cycle « Silenced Voices » (« Voix réduites au silence »), organisé par le College of Music de l’université d’État de Floride. Ce cycle a pour thème central la nature, la création et l’exécution de la musique en temps de guerre et d’oppression ; il est évident que l’œuvre de Silvestrov est façonnée, du moins en partie, par l’histoire tourmentée de l’Ukraine. Cela est illustré de manière saisissante par les récentes *Trois pièces*, composées alors qu’il fuyait Kiev pour Berlin après l’invasion russe. Boris Berman entretient une amitié de longue date avec le compositeur : « La première fois que j’ai rencontré Silvestrov, au début des années 1960, nous vivions tous deux en Union soviétique : moi à Moscou, lui à Kiev. » Plutôt que de se concentrer sur ses œuvres tardives — comme cela a été souvent le cas ces derniers temps —, Berman a « décidé de proposer… un panorama de son œuvre, afin de mettre en lumière l’évolution de son style musical au cours des six dernières décennies. »
Ce parcours chronologique est marqué par l’influence néfaste de la Russie ; les premières pièces ont d’ailleurs été « sorties clandestinement d’Union soviétique [et] jouées à New York, l’identité du compositeur étant alors dissimulée. » Ces propos concernent la *Suite pour piano* (1961) de Silvestrov, mais pourraient tout aussi bien s’appliquer à *Triade*, composée l’année suivante — dont le premier mouvement, *Signs*, fait d’ailleurs partie de la suite précitée. Cette « musique dodécaphonique soviétique clandestine » est profondément ancrée dans son époque ; toutefois, le sérialisme de Silvestrov ne se réduit pas à un exercice intellectuel aride. Il s’agit d’une abstraction musicale empreinte de poésie : une musique aux contours anguleux, mais riche en couleurs et en contrastes créatifs. On peut en dire autant d’*Élégie*, qui se pare toutefois de teintes plus sombres dans le registre grave, empreintes d’une mélancolie diffuse. À cette époque, la dodécaphonie de Silvestrov jouait déjà avec les échos du passé, notamment par l’emploi du motif BACH et une conclusion marquée par « une ellipse presque schumannienne… »
La *Deuxième Sonate* se déploie en un seul tenant sur une durée de dix-huit minutes, puisant dans un éventail éclectique de procédés techniques et stylistiques qui s’enchaînent « au sein d’un poème rhapsodique en un seul mouvement ». Le caractère moderniste se cristallise en une simplicité archaïque, avec une dimension improvisée qui n’est pas sans évoquer Keith Jarrett. Des notes jouées de manière conventionnelle se mêlent à des sonorités produites directement sur les cordes du piano ; certains accords et motifs sonores reviennent, tels la lente rotation d’un immense tour de potier — chaque tour révélant une nouvelle facette de l’objet en devenir —, tandis que les mesures finales dévoilent quelque chose de magnifique, empreint d’une véritable magie.
Silvestrov décrit sa Troisième Sonate comme une « sonate-monologue » qui « résume une décennie d’œuvres pour piano ». Composée de trois mouvements, elle fait une place croissante à l’harmonie triadique ; pourtant, les apparences sont trompeuses, notamment dans la fugue centrale, qui ne ressemble en rien à une fugue traditionnelle. Le sens de l’atmosphère propre à Silvestrov, ainsi que son usage du quasi-silence, s’affirment davantage dans cette œuvre. Toutefois, cette introspection ne constitue jamais un refuge serein : l’auditeur demeure constamment en haleine, guettant une résolution qui, tout au long de l’œuvre, semble ne jamais devoir advenir.
Vous avez peut-être déjà découvert *Kitsch-Musik* sur le superbe album consacré à Silvestrov par Elisaveta Blumina (label Grand Piano) ; comme le reste du programme ne présente aucun doublon, cet enregistrement constitue un excellent complément au recueil proposé par Boris Berman. Composé dans ce que l’auteur nomme son « style métaphorique », ce cycle de « chants sans paroles » puise dans les caractéristiques de l’époque romantique — évoquant Schumann et Chopin dans les deux premières pièces, puis Brahms dans les troisième et quatrième. Silvestrov précise : « Jouer doucement (*pp*) et extrêmement doucement (*ppp*), comme si cela venait de loin… L’interprétation doit être empreinte de tendresse, avec une sonorité profondément intériorisée et discrète, comme si la musique effleurait doucement la mémoire de l’auditeur pour résonner au plus profond de sa conscience. Le compositeur conçoit ici le terme « kitsch » (ce qui est faible, inacceptable ou raté) dans une acception élégiaque, et non ironique. »
Cette œuvre, tout comme les autres pièces figurant dans ce programme remarquable, relève d’une démarche que l’on pourrait qualifier de « musique pour soi-même ». L’auditeur a le sentiment de surprendre un musicien en pleine méditation au clavier, tard dans la nuit, veillant à ne pas troubler le sommeil de son entourage. *Postludium* op. 5 et les *Cinq pièces* op. 306 ont été enregistrées avec une prise de son éloignée et le couvercle du piano fermé, renforçant ainsi cet effet et répondant au souhait de Silvestrov d’obtenir une « sonorité légère, lointaine et douce ». Ces pièces trouvent leur origine dans des « bagatelles » auxquelles le compositeur, en tant que pianiste, revient sur une longue période, jusqu’au stade où « elles existent, ne peuvent être annulées et doivent être consignées par écrit ».
Présentées ici en première mondiale, les *Trois Pièces* qui concluent ce programme constituent la réponse de Silvestrov à l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022. Intitulées *Élégie*, *Chaconne* et *Pastorale*, elles expriment, dans le calme, une douleur tragique — celle d’« accepter la mort avec dignité » — tout en témoignant d’un sentiment de défi et d’espoir. À travers sa musique, Silvestrov semble reconnaître que l’on ne peut combattre des missiles et des bombes avec des notes ; mais, en même temps, il affirme que la musique peut survivre, prouvant ainsi que de tels sons ne sauraient être détruits par les mêmes moyens.
Il existe peu d’enregistrements consacrés à la musique pour piano seul de Silvestrov, bien que ses trois sonates pour piano figurent sur un disque Erato interprété par Alexei Lubimov ; on peut également mentionner un récital de Jenny Lin, paru en 2007 chez Hänssler Classic (si toutefois on parvient à se le procurer). Ce coffret de deux CD, bénéficiant d’une prise de son superbe, est présenté dans un élégant boîtier *digipak* à volets, accompagné d’un livret en anglais et en français illustré de photographies du compositeur et du pianiste partageant des moments musicaux. Je n’aurais pas spontanément associé Boris Berman à la sensibilité qui se déploie ici ; pourtant, sa connaissance approfondie de l’esthétique de Valentin Silvestrov — depuis ses premières œuvres jusqu’aux plus récentes — donne lieu à des interprétations empreintes de nuances. Il possède ce talent unique de transformer ce qui est complexe et abstrait en poésie, et de métamorphoser la simplicité en sophistication, tout en servant le message créatif de ces pièces avec une humilité qui rend leur exécution d’autant plus percutante.
Dominy Clements
