Mundoclasico.com : Wagner – Mahler / Carlos Païta

Un chef d’orchestre qui n’a pas peur de Mahler

Nipper Larrañaga

Carlos Païta (1932-2015) était un chef d’orchestre atypique, avec une discographie impressionnante et un nombre réduit de concerts en public durant ses dernières années. Un enregistrement peut-il remplacer un concert en direct ? La tentation a été grande pour de nombreux interprètes qui pensaient pouvoir ainsi offrir de meilleures prestations et/ou toucher un public plus large. On ignore si ce fut le cas pour Païta, car à aucun moment de sa carrière – même à ses débuts – il ne se produisit fréquemment. Certains avancent que le problème résidait dans sa personnalité, qui rendait les relations avec les orchestres difficiles : ainsi, même lorsqu’un concert était un succès ou donnait lieu à un enregistrement, l’orchestre refusait de le réengager.

De plus, on sait peu de choses sur sa biographie, et les critiques musicales de son œuvre sont très contrastées, allant de l’extrêmement négatif à l’enthousiasme débordant. Ce qui semble clair, c’est qu’il n’était pas un chef d’orchestre « de son temps » : à une époque où l’émergence de l’interprétation historiquement informée et, plus généralement, de chefs d’orchestre plutôt cérébraux avaient popularisé un style musical beaucoup plus austère, Païta, lui, était tout sauf austère ! Ses références stylistiques vont principalement à Furtwängler, Toscanini, son professeur Rodziński, Stokowski, et même Knappertsbusch et Beecham. Ces figures étaient considérées comme « démodées » à l’époque de Païta, mais elles jouissaient sans aucun doute encore d’une large audience. Païta s’est également constitué un certain nombre de mécènes, principalement en Suisse, qui ont soutenu sa carrière et ses enregistrements (jusqu’à créer un label discographique, Lodia, pour ses disques).

Le label Le Palais des Dégustateurs, en collaboration avec le Studio Théâtre Alexandre Paita (de son fils), entreprend un travail considérable pour retrouver ses enregistrements, dont la plupart étaient inaccessibles (Decca et Lodia ayant disparu). Ce travail a valu au Palais des Dégustateurs le prix du « Label de l’année 2026 » aux International Classical Music Awards (ICMA) pour la réédition des enregistrements de Carlos Païta. Il s’agit, je crois, du neuvième album de Païta publié par ce label (en réalité le douzième, puisque trois sont des doubles albums) depuis mai 2024. Cet album-ci, issu des archives Decca et Lodia, est paru en février 2026.

Dans une interprétation de Wagner et Mahler, Païta se montre franchement exubérant, voire sublime. Le Voyage de Siegfried sur le Rhin débute doucement, peut-être même trop calmement, pour s’intensifier progressivement, sans précipitation, jusqu’à atteindre une intensité expressive qui évoque davantage Tristan que le Ring, tandis que la fin est d’une lenteur extrême. Les instruments à vent, notamment les bois, sont excellents, tandis que les cordes sont plus conventionnelles. Les contrastes résident davantage dans le phrasé que dans la dynamique. En tout cas, une version très vivante.

Pour les deux mouvements de La Mort de Siegfried et la Marche funèbre, Païta privilégie une apparente tranquillité initiale qui se mue tout naturellement en l’exaltation propre à ce chef d’orchestre. Comme dans le mouvement précédent, il concentre le contraste sur le son et le phrasé plutôt que sur la dynamique pure, ce qui confère à l’œuvre une grande puissance et une profonde émotion. C’est sans doute une question d’époque, mais Païta choisit clairement de mettre en avant la figure de Siegfried comme un héros magnanime plutôt que comme un être humain souffrant.

Bien que sa version du Crépuscule des dieux soit excellente, j’ai préféré la Première Symphonie de Mahler, peut-être parce que les interprétations de Wagner sont empreintes de pathos, tandis que celles de Mahler… Tout dans ses premières symphonies semble souvent mal compris par certains chefs d’orchestre qui, interprétant la Symphonie n° 1, pensent déjà à ses symphonies ultérieures, créant ainsi un Mahler toujours identique alors que – je crois – il composait ses premières symphonies sans savoir qu’il écrirait plus tard la 8e, la 9e ou le Chant de la Terre. Païta n’hésite pas à se montrer parfois naïf, présentant des thèmes lyriques mais sans profondeur excessive, mélodiques et dansants plutôt que grandioses. En ce sens, le deuxième mouvement est exemplaire ; les sections d’ouverture et de conclusion sont une pure exaltation qui rappelle presque Berlioz, tandis que le Trio est d’une extrême simplicité et d’une grande tranquillité. Le début de la Marche tragique rappelle également Berlioz, contrastant fortement avec les « frivolités » centrales de ce troisième mouvement, et surtout avec l’immense finale de la symphonie, qui contient presque tout — on dirait une symphonie dans la symphonie — pour finir en apothéose, réunissant des traditions antérieures que Mahler… Je l’assimilais encore, et avec quelques touches wagnériennes qui concluent un disque qui avait commencé héroïquement et s’était terminé sur une note un peu désespérée : grandiose sans aucun doute, mais sans l’optimisme que certains perçoivent dans cette dernière partie.