CHRONIQUE
De la musique en toutes choses
Jean Lacroix
La musique, essence de la vie et gage de l’au-delà
Galvanisation
Le label français Le Palais des Dégustateurs poursuit, avec une belle assiduité, sa série d’albums consacrés au chef argentin Carlos Païta (1932-2015). Nous en avons déjà évoqué. Le mélomane belge qui a connu (ce fut le cas pour nous) le Grand Orchestre symphonique de la RTB-BRT, au cours de sa petite vingtaine d’années d’existence entre 1960 et 1978, avant qu’une scission n’intervienne pour des raisons linguistiques, s’en souvient avec nostalgie ; Daniel Sternefeld en fut l’un des chefs permanents. La formation fut confiée à plusieurs reprises à Carlos Païta, ce dont témoignent deux CD, qui concernent des concerts publics de 1967, 68 et 69. Un couplage Mozart (Symphonie n° 40) et Richard Strauss (Une Vie de héros) illustre à quel point Païta pouvait aborder le grand geste du classicisme dans un « tube » du XVIIIe siècle, tout autant que l’esthétique straussienne. On partage tout à fait la remarque de Max Trébosc, qui écrit dans la notice : L’auditeur est plongé dans un drame dont les personnages sont la rutilance de l’orchestre et ses effets totalement soniques. Carlos Païta se retrouve dans l’œuvre autobiographique de Richard Strauss. Le maestro se déplace dans cette orgie sonore avec une aisance confondante, comme il le faisait dans la Symphonie fantastique. Mais il n’oublie jamais ni ne néglige ces moments suspendus, chambristes et intimes où l’humanité du héros est là : fragile, frémissante, presque épuisée… Le son sature parfois l’espace (c’est une archive gravée en public), mais il sert aussi à magnifier la grandeur d’une interprétation où prime l’engagement.
Un autre album plonge l’auditeur dans l’extase. Carlos Païta y sert la musique française (et belge !) avec splendeur. La Péri de Paul Dukas, dont la fanfare initiale éclate de façon non seulement solennelle, mais surtout grandiose, brille de mille feux dans son paysage impressionniste. La Symphonie d’Ernest Chausson, la seule du compositeur à l’instar de César Franck, à laquelle elle peut se mesurer en termes d’expressivité lyrique, se révèle passionnante sous la baguette de Païta qui galvanise, exhortations vocales à la clef, la phalange ertébéenne que l’on a rarement entendue si effusive. Cette si belle œuvre, illuminée par un souffle majestueux, soulevée par une émotion tangible, prend ici une dimension qui rapproche cette version visionnaire de l’art de Charles Munch. On en sort ébloui. L’album est complété par le poignant Adagio de Guillaume Lekeu, qui naquit près de Verviers le 20 janvier 1870 et disparut à 24 ans, le lendemain de son anniversaire. Max Trébosc, qui signe à nouveau la notice et a connu Carlos Païta, livre une confidence que le chef argentin lui avait faite au sujet de cet Adagio qu’il estimait être une pièce bouleversante, une douleur qui nous dévore. L’émotion ainsi exprimée trouve toute sa place dans une interprétation qui souligne le lyrisme touchant d’un compositeur mort trop jeune.

