Resmusica : Symphonie n°6 de Mahler par Carlos Païta, un inédit cathartique

Les admirateurs du bouillonnant Carlos Païta, de la Symphonie n°6 de Mahler et de captations de concerts cathartiques ne manqueront pas la publication de cet inédit.

Carlos Païta était certainement une des personnalités les plus singulières de la direction d’orchestre de la seconde moitié du XXe siècle, en complet décalage avec son temps. Alors que la tendance de fond était au respect de la partition, à la perfection technique tant dans l’exécution instrumentale que la captation sonore, Carlos Païta se revendiquait de Wilhelm Furtwängler et de sa recherche de l’émotion, de l’expérience collective, à créer en fonction de l’instant présent. Trop de technique et l’émotion disparaît, trop de place laissée à l’instinct et on sombre dans l’amateurisme. Après la disparition de Furtwängler, il ne restait guère que Charles Munch (mais sans la même dimension métaphysique) et Sergiu Celibidache (mais sans la même dimension « tripale »).

Par l’exubérance et la recherche de communion, touchant à la transe, avec l’orchestre et le public, c’est bien sûr vers Leonard Bernstein (son aîné de 14 ans) que l’on pense, et son enregistrement de référence en concert en 1988 avec le Philharmonique de Vienne (DGG, Clef ResMusica). N’y a-t-il pas une forme de déraison à comparer Bernstein avec Païta et les Philharmoniker Philharmonique de Liège, qui n’avait pas encore obtenu son qualificatif de « royal » ? Non, dès lors qu’il ne s’agit pas de comparer le niveau de technique instrumentale, mais de savoir si chacun des deux concerts a été une expérience hors norme, terrassante pour le public, et encore épuisante pour des auditeurs à des décennies de distance ? Nous écrivions dans nos colonnes, en parlant de Berstein/Vienne que « le chef ose aller au-delà de la partition, rendant les marches militaires plus brutales, les adagios plus passionnés, les codas plus grandioses que dans toute autre interprétation », plongeant le public en état de suffocation. On peut en dire autant de Païta/Liège.

De bout en bout, dans cet enregistrement de concert, il y a une vie, une flamme, un amour pour cette musique noire, emportée, visionnaire, un orchestre qui suit son chef, lequel donne de la voix au moment du troisième coup de marteau du destin (Païta n’allait pas se priver de cet élément dramatique !). Il a été écrit par des critiques à la plume acérée que Païta était un piètre technicien de la direction et que les orchestres avaient fort à faire pour palier ses insuffisances et éviter les catastrophes. C’est possible et même probable, et Païta aura été loin d’être seul à avoir été sauvé par ses musiciens.

La vraie question est de savoir si le chef emporte l’orchestre dans sa vision, s’il se passe quelque chose, et si le style et le sens de l’œuvre ont été respectées. Et la réponse est clairement oui. On ne trouvera pas l’opulence sonore exceptionnelle des Viennois ni le même degré de lyrisme dans l’Andante moderato, les cuivres très exposés révèlent leurs limites et a on a vu des climax mieux contrôlés, mais c’est du pinaillage par rapport à l’essentiel, qui est le souffle. Et quel souffle ! On ne s’ennuie pas avec Païta, et les musiciens se donnent entièrement pour cette musique. L’esprit de Mahler est là, dans sa noirceur et sa tendresse, sa violence et l’innocence de son chant, et dans cette succession d’états émotionnels à vous donner le tournis, mais que justement Païta arrive à caractériser et à relier en un tout grand comme la vie.

La carrière de Carlos Païta est celle d’un original, d’un marginal du circuit, qui a trouvé auprès de discrets mécènes suisses (certains évoquent l’appui d’Elisabeth Furtwängler) le moyen d’arriver à enregistrer et à s’auto-éditer (ce que les orchestres les plus prestigieux feront 2 ou 3 décennies après lui !). Jusqu’à présent, les sources en ligne (qui restent largement parcellaires et erratiques) ne mentionnaient pas quand le chef avait donné son dernier concert. On sait maintenant que c’était donc lors de ce concert du 21 novembre 1997, et le choix de la Symphonie n°6 n’en est que plus fort. Païta ne voulait pas qu’il soit radiodiffusé, avant de se laisser convaincre par son fils qu’il soit tout de même enregistré. Ce que la notice explique bien, c’est que la Belgique était une terre accueillante pour le chef argentin, où il dirigeait régulièrement. Il avait donné avec ce même orchestre la Symphonie n°8 de Bruckner trois ans auparavant. L’orchestre se donne pour Païta, et c’est exactement cela qu’on recherche dans l’expérience du concert.

En janvier dernier, le jury européen des ICMA (dont ResMusica fait partie depuis 2010) a attribué cette année un « Special Achievement Award » au Palais des Dégustateurs pour son travail d’édition des enregistrements de Carlos Païta. Cette publication dont l’Orchestre philharmonique royal de Liège peut s’énorgueillir, ajoute une pièce de poids en faveur de cette réhabilitation.