Pizzicato : Quand Païta fait sortir Monteux du podium

Paul Dukas : Fanfare pour précéder La Péri + La Péri – Ernest Chausson : Symphonie op. 20 – Guillaume Lekeu : Adagio pour Quatuor d’Orchestre ; Grand Orchestre Symphonique de la RTB-BRT, Carlos Païta ; # Le Palais des Dégustateurs PDD 051 ; Enregistrement live 1967, 1968, publié le 6 mars 2026 (68’35)
Critique de Rémy Franck 

L’Orchestre de la Radio de Bruxelles, sous la direction inspirée de Carlos Païta, présente un programme français. Dès les premières notes de La Péri, les cuivres déploient leur virtuosité avant que tous les musiciens ne se tournent vers le poème chorégraphique, dont Païta a revitalisé la partition, la dépouillant de tout pathétique sans pour autant sacrifier la tension ni l’atmosphère.

Mais le moment véritablement marquant survient avec la Symphonie Chausson. Comparée à l’enregistrement de référence de Pierre Monteux à San Francisco, cette interprétation offre une ampleur bien plus grande, des phrases plus nuancées, un flux plus cohérent, et donc une unité inédite. Soudain, tout s’harmonise à la perfection ; le Lento prépare avec subtilité l’Allegro vivo qui suit avec une grande fluidité. La profonde mélancolie du Très lent souligne la tragédie de la musique, que le chef d’orchestre exprime avec une passion intense. Dans ce mouvement également, l’ampleur est absolument admirable et, par conséquent, captivante.

Le mouvement final, dont la musique est constamment enchaînée par Païta, est interprété avec une passion non moins intense, et l’orchestre bruxellois se surpasse une fois de plus dans une interprétation saisissante qui transmet un véritable sentiment de ferveur et d’extase.

Composé en 1891 par Guillaume Lekeu, l’Adagio pour quatuor à orchestre est considéré comme la réponse du compositeur à la mort de son maître, César Franck. C’est une lamentation poignante, que Païta dirige avec une intensité bouleversante.


Alexandre Païta à propos de son père Carlos Païta : « …un don d’ailleurs, quelque chose de mystérieux qui reste inexplicable pour moi »

Le label français Le Palais des Dégustateurs poursuit la publication d’enregistrements du chef d’orchestre argentin Carlos Païta. Parmi les nouveautés figurent un album d’extraits du Crépuscule des dieux de Richard Wagner et de la Première Symphonie de Mahler, ainsi qu’un second album consacré à des œuvres de Chausson, Dukas et Lekeu. Rémy Franck s’est entretenu avec Alexandre Païta, le fils du chef d’orchestre.


Quelle était la relation de votre père avec le répertorie wagnérien et mahlérien? Pour un nouvel album du Palais des Dégustateurs les deux compositeurs ont été rassemblés, ce qui n’était pas le cas lors de la première publication de ces enregistrements. Qu’est-ce qui vous a poussé à faire ce rapprochement ?
Mahler, Wagner et Bruckner furent les compositeurs avec lesquels mon père entretint une relation puissante et constante notamment lors de ses concerts, même si sa discographie demeure plus discrète à ce sujet.  Le voyage de Siegfried sur le Rhin est interprété comme une incursion dans les tréfonds de l’âme, avec une douleur indicible qui se ramifie dans la phase initiale mystérieuse de la 1ère symphonie de Mahler. Il nous a semblé évident de réunir ces œuvres.

Les autres enregistrements wagnériens seront-ils également réédités ?
Oui, nous sommes dans ce projet en les valorisant différemment, toujours au contact de Bruckner ou Mahler. en 1969 avec Decca il avait obtenu le Grand Prix du disque pour ses enregistrements Wagner. Il alliait la clarté des pupitres et une sauvagerie émotionnelle que nous souhaitons aujourd’hui restituer intactes. Il nous faut conserver le sens et la dimension des intentions du Chef.

Ce qui subjugue dans la symphonie de Chausson, ce sont la respiration et le souffle de la musique, issus d’une concentration exceptionnelle et d’un force quasiment hypnotisante. Votre père a débuté à l’époque où vous êtes né. Lorsque vous aviez 12 ans, il a émigré en Europe.  Est-ce que, à moment, il avait déjà cette force suggestive qui est la sienne dans les enregistrements des années quatre-vingt ?
Mon père s’implique dans la Symphonie de Chausson comme dans un brasier, dont on ne doit pas pouvoir s’extraire sans avoir toucher les flammes. Il s’agit d’une vision incandescente de l’œuvre et je dois vous avouer qu’il adorait la Musique Française. Mais il la concevait dans le grandiose et loin du confort habituel. Son implication est ici effectivement quasiment hypnotique. Je l’ai toujours connu en immersion totale devant son orchestre en demandant aux musiciens de livrer une bataille héroïque afin de plonger dans les viscères des œuvres. Quand il avait l’adhésion des musiciens il pouvait les pousser au-delà de leurs limites. c’était fascinant et déchirant. Tous ses témoignages sont très personnels et paroxystiques.

Votre grand-mère était une cantatrice italienne. Est-ce d elle qui a semé les graines de ce que sera le chef d’orchestre Païta ?
Je crois plutôt a un don venu d’ailleurs, quelque chose de mystérieux qui reste pour moi toujours inexplicable.

Vous venez de commencer, avec Eric Rouyer, à fouiller dans les archives de la RTBF. Il doit bien y avoir d’autres archives, notamment ceux de la radio bavaroise et de RTL à Luxembourg, Je me rappelle d’une saisissante interprétation de Also sprach Zarathustra que j’ai entendue lorsque je devais avoir 15 ou 16 ans.
Je possède quelques archives des orchestres mentionnés, mais nous devons apporter un soin méticuleux à leur restitution sonore, et je laisse le label Le Palais des Dégustateurs gérer avec ses équipes techniques les possibilités envisageables.
Nous venons de retrouver son dernier concert en 1997 avec l’Orchestre Philharmonique de Liège et la 6ème symphonie de Mahler.  Une aventure démesurée, unique, comme un testament musical, qui se termine dans une violence explosive qui vient s’écraser dans un silence assourdissant. Profondément humain et effrayant. Bouleversant. J’espère sa parution cette année 2026.

Que signifie pour vous la reconnaissance du travail de votre père et d’Eric Rouyer du label Le Palais des Dégustateurs par un Special Achievement Award des ICMA ?
Par rapport à l’oubli dans lequel était tombé mon père, et les luttes incessantes qu’il eut à assumer dans un milieu musical qui ne le comprenait pas toujours ( il avait un caractère sans compromis et atypique, mais bienveillant et honnête), vous pouvez imaginez à quel point je suis ému par cette reconnaissance. J’avais rencontré Eric Rouyer voilà bien longtemps lors d’un concert de mon père avec la 5ème symphonie de Sibelius et l’Orchestre de Lyon. Après le décès du Maestro, j’avais décidé de ne plus rien rééditer. Mais en 2022 Eric Rouyer est venue me voir à Genève et n’a cessé de légitimer la place de Carlos Païta aux côtés d’un Furtwangler, d’un Toscanini ou d’un Mengelberg. Ses propos m’ont convaincu de son implication et de la nécessité de permettre ces diffusions inespérées que les ICMA 2026 valident pour mon plus grand bonheur. J’en suis tellement heureux. Comme un soulagement après tant de solitude et de malentendus. Un profond soulagement.

Merci à vous.