Robert Levin : « Les valeurs actuelles privilégient l’aspect technique du métier, la vitesse au détriment de la substance »
12/06/2026
Le label « Le Palais des Dégustateurs » publie un album consacré aux sonates de Mozart, interprétées par Gérard Poulet et Robert Levin. Remy Franck s’est entretenu avec Robert Levin pour recueillir son avis sur Mozart et sur l’évolution de la vie musicale.

Vous avez enregistré les sonates K. 380 et K. 526. Pourriez-vous expliquer ce choix ?
C’est Gérard Poulet qui a pris cette décision. J’ai accepté sa proposition avec plaisir.
Lorsque je compare votre interprétation à d’autres, je perçois que, dans votre cas, le jeu du piano est plus étroitement lié à celui du violon. Même lorsqu’ils dialoguent, les deux instruments parlent la même langue. En tant que pianiste, vous semblez prendre le violon par la main pour cheminer joyeusement ensemble. Ai-je raison de le penser ?
Pour moi, l’essentiel en musique de chambre réside dans la complicité : une interprétation partagée et souple entre les musiciens, tant sur le plan du langage musical et du caractère que du dialogue.
Souhaitez-vous expliquer plus généralement votre approche de ces sonates ?
Ma priorité absolue est la spontanéité de l’expression ainsi que l’équilibre entre les dimensions mélodique, rythmique, harmonique et structurelle.
En tant que pianiste, vous connaissez sans doute mieux les sonates, les concertos pour piano ou la musique de chambre de Mozart. Mais dans quel genre a-t-il particulièrement excellé et atteint la perfection ?
Mozart a composé dans tous les genres de son époque, créant des chefs-d’œuvre dans chacun d’eux : opéras, musique religieuse, danses, musique orchestrale et, bien entendu, musique de chambre et pour piano. Il est tentant de considérer ses concertos pour piano et ses opéras comme le sommet de son art, mais comment ignorer ses quintettes à cordes, ses œuvres pour clarinette, ses sérénades pour vents ou ses airs de concert… ?
Vous avez toujours interprété Mozart et avez reçu la Médaille d’or Mozart du Mozarteum de Salzbourg. Que représentent Mozart et son œuvre dans votre vie ?
Mozart est le maître de la caractérisation, le Shakespeare de la musique. Il ne porte pas de jugement sur les personnages de ses opéras ; il les dépeint tels qu’ils sont, reflétant leur véritable nature, ce qui permet à chacun d’eux de toucher le spectateur. Nous savons pertinemment que Don Giovanni est un monstre, mais lorsqu’il nous invite à sa fête, nous avons envie d’y aller ! Et les concertos pour piano de Mozart sont des opéras sans paroles.
Mais vous ne vous limitez pas à Mozart, puisque votre répertoire est très vaste. Avez-vous des préférences ?
Johann Sebastian Bach, Beethoven, Mendelssohn, Schumann, Fauré, Debussy, Stravinsky, Dutilleux, John Harbison, Yehudi Wyner, entre autres.

Vous êtes désormais un interprète chevronné. Pensez-vous qu’il soit plus facile pour les jeunes musiciens de lancer une carrière aujourd’hui qu’à vos débuts, ou est-ce plutôt l’inverse ?
C’est de plus en plus difficile. D’une part, parce que l’accent mis sur la virtuosité éclipse la profondeur de l’expression musicale, et que la formation musicale est moins complète qu’autrefois. Où sont passés les Cortot, Edwin Fischer, Rubinstein, Serkin, Curzon, Solomon, Yves Nat, Perlemuter, Samson François, Robert Casadesus, Michelangeli, Brendel, Backhaus, Kempff, Gilels, Richter, Horowitz et autres grands noms de cette époque ? Le nombre impressionnant de musiciens soulève une question : y a-t-il de la place, dans notre société actuelle, pour tous ces musiciens ? Les valeurs d’aujourd’hui privilégient l’aspect technique du métier, la vitesse au détriment de la substance. La musique n’est pas un sport ; elle doit nous émouvoir, nous révéler les vérités de l’existence et nous inspirer en nous lançant des défis. L’art possède une dimension morale qui risque d’être effacée par des critères superficiels. Mais, à tout moment, de grands artistes surgissent, nous coupent le souffle et transforment notre regard ; il faut donc rester optimiste !
