La NEF : David LIVELY, l’Art de la Fugue

par Hervé Pennven

David Lively fut sans doute le premier pianiste à oser enregistrer ce monument qu’est l’Art de la fugue, de Jean-Sébastien Bach, en concert. C’était le 6 avril 1988 salle Gaveau à Paris. Il l’enregistre de nouveau aujourd’hui au Palais des dégustateurs, après avoir longuement réfléchi au mystère de ce chef-d’oeuvre. Déjà en 1988 il ne jouait pas les fugues et les canons dans l’ordre habituel. Il allait globalement des pièces les plus simples aux plus complexes. Depuis lors, compte tenu de l’importance de la foi chez Bach, il a ordonné l’Art de la fugue comme le parcours spirituel de celui qui cherche Dieu par un effort de plus en plus ardu : fugues simples, fugues doubles, triples fugues, et à la troisième triple fugue, Bach, ayant fait de son nom (B.A.C.H.: si bémol, la, do, si) le troisième sujet, s’interrompt, parce qu’il a rencontré Dieu. C’est exactement le milieu de l’oeuvre dans la disposition de David Lively. Ensuite viennent les pièces de forme « stricte » (contre-fugues, fugues miroirs, canons), qui sont de plus en plus « simples », d’une texture de plus en plus légère : c’est la vie dans le Saint-Esprit. Aujourd’hui David Lively donne une fin à cette triple fugue, considérant que Bach, après avoir donné les éléments, demande à l’interprète de terminer luimême. Pourtant l’interruption de la fugue irait mieux avec l’explication spirituelle… L’Art de la fugue n’est pas un jeu intellectuel abstrait, c’est comme toutes les oeuvres de Bach, de la… musique. C’est ce qu’exprime à la perfection l’interprétation de David Lively. Il ne commence pas de façon artificiellement solennelle, il ne martèle pas les entrées des sujets, il montre toute la variété de cette série de pièces en ré mineur sur des thèmes qui dérivent tous du sujet principal. Pour cela il utilise toutes les ressources du piano moderne: palette de nuances, crescendos, plans sonores… Il sait que nombre de pièces de Bach sont des danses, et que certaines fugues dansent aussi. L’ordre qu’il suit fait entendre une montée vers la croix, de plus en plus rugueuse, avec des accents dramatiques et douloureux. Puis dès le début de la deuxième partie, c’est la sérénité joyeuse de la première contre-fugue, de plus en plus joyeuse. Et cette joie se résout dans la simplicité des canons. David Lively garde la tradition de terminer par le choral « Devant ton trône je vais comparaître », qui n’est pas ici nécessaire. Mais l’ensemble de cet Art de la fugue s’impose comme une originale nécessité…

H.P.