par Nipper Larrañaga

Boris Berman (Moscou, 1948) est devenu l’un des artistes réguliers du label Le Palais des Dégustateurs ; il me semble que c’est son huitième album sur ce label depuis 2017 (en réalité onze, car certains sont des doubles albums). Directeur du département de piano de la Yale School of Music, il y a également enregistré cet album, dans la salle de récital Morse du Sprague Memorial Hall de l’Université de Yale (États-Unis), en janvier 2025.
Je n’ai pas été convaincu par son interprétation de la Suite bergamasque (1890) de Claude Debussy ; je la trouve étrange, voire typiquement russe. En revanche, rares sont les enregistrements des Six Petites Pièces, op. 19 (1911) et des Cinq Pièces, op. 23 (1920-1923) de Schoenberg que j’ai autant appréciés. Berman a conscience qu’il s’agit d’un répertoire pianistique classique et ne recherche pas d’éléments d’avant-garde extravagants, mais simplement une excellente musique pour piano. L’écoute de ce seul Schoenberg justifie à elle seule l’acquisition de cet album. Il est bon de rappeler que, dès ses débuts à Moscou à la fin des années 1960, Berman a créé en Russie des œuvres d’Arnold Schoenberg, aux côtés de Karlheinz Stockhausen, Luciano Berio et György Ligeti ; autrement dit, l’avant-garde d’Europe centrale lui est « naturelle ».
Mais l’album comprend également les Visions fugitives, op. 22 (1917) de Sergueï Prokofiev, vingt pièces, généralement courtes ou très courtes, rarement jouées hors de Russie. Élève de Lev Oborin (1907-1974), lauréat du premier Concours Chopin en 1927 (celui où Chostakovitch, souffrant d’une appendicite, n’obtint qu’une mention honorable), Berman possède donc une connaissance quasi directe de la musique pour piano de Prokofiev, et cela se ressent. Il s’agit d’une interprétation « classique » qui intègre logiquement les éléments ajoutés par Berman tout au long de sa carrière, mais aussi les bases qu’il a acquises au Conservatoire de Moscou auprès d’Oborin et d’autres musiciens ayant connu et joué avec Prokofiev, décédé en 1953. Berman a d’ailleurs publié deux ouvrages sur les sonates pour piano de Prokofiev ces dernières années.
L’album se clôt sur les Cinq Préludes, op. 74 (1914) d’Alexandre Scriabine, le compositeur controversé de l’URSS. À ce qu’on m’a dit, aucun pianiste ne remportait de prix lors de ses études ou de concours s’il choisissait Scriabine comme compositeur principal (il pouvait jouer une ou deux courtes pièces pour compléter le programme, mais rien de plus), même si la plupart d’entre eux l’avaient étudié et le connaissaient bien. Depuis, la situation a radicalement changé et Scriabine est devenu un classique. La version de Berman est très libre, mettant en lumière la nouveauté de Scriabine par rapport à ses contemporains. Ici, pas d’idées ni de narration, juste des sons.

