

Franz Schubert : Winterreise : Jean-François Rouchon, baryton, Billy Eidi, piano ; # Le Palais des Dégustateurs PDD062 ; Enregistré en octobre 2025, paru le 19 juin 2026 (65:03)
Critique de Remy Franck

Le Palais des Dégustateurs publie l’enregistrement du Winterreise de Franz Schubert, réalisé par Jean-François Rouchon en octobre 2025 avec le pianiste Billy Eidi.
Il interprète le cycle de lieder avec une grande vivacité, une énergie juvénile et des accents puissants. Rares sont les enregistrements où les interprètes n’ont besoin que de 65 minutes pour chanter l’intégralité du cycle ; la plupart durent entre 70 et 75 minutes.
Une diction remarquable et la puissance maîtrisée de sa voix permettent à Rouchon d’éviter toute sentimentalité et de donner au cycle une expressivité juste et riche en contrastes, oscillant entre espoir et désespoir.
Pour Jean-François Rouchon, le pianiste Billy Eidi est un accompagnateur d’une grande sensibilité et d’une remarquable collaboration, qui restitue avec précision le drame de chaque mélodie. Son jeu nuancé, d’une grande finesse, exige toute l’attention de l’auditeur.

Eidi contribue de manière significative à la force émotionnelle de l’interprétation.
C’est cette recherche commune d’expression, ce partenariat égalitaire entre le chanteur et le pianiste, qui caractérise cet enregistrement.
Le Palais des Dégustateurs publie un enregistrement du Winterreise de Franz Schubert, réalisé par Jean-François Rouchon en octobre 2025 avec le pianiste Billy Eidi.
Il interprète le cycle de lieder à un rythme vif, avec une fougue juvénile et des accents marqués. Rares sont les enregistrements où l’intégrale est chantée en seulement 65 minutes ; la durée maximale se situe entre 70 et 75 minutes.
Une diction remarquable et la puissance maîtrisée de sa voix permettent à Rouchon d’éviter toute sentimentalité et de façonner le cycle avec une palette d’expressions juste et richement contrastée, oscillant entre espoir et désespoir.
Pour Jean-François Rouchon, le pianiste Billy Eidi est un collaborateur chaleureux et empathique qui saisit avec précision le drame de chaque lied. Son jeu, à la fois respirant et organique, est exemplaire par sa nuance et captive l’auditeur du début à la fin.
Eidi joue un rôle essentiel pour que l’interprétation touche profondément l’auditeur.
Cet enregistrement se distingue par l’engagement commun envers l’expression et la parfaite entente entre le chanteur et le pianiste.
Interview de Jean-François Rouchon

Le cycle Winterreise est le plus enregistré du répertoire. Quelle en est la raison ?
C’est une œuvre fascinante, ne serait-ce qu’à cause des circonstances qui l’ont vue naître, de sa place tardive, et comme fatidique, dans l’existence de Schubert, qui ne lui a survécu que d’une année. Elle semble raconter, quoique mystérieusement et par bribes, toute une histoire. Je crois que tout chanteur de récital a un jour envie de se confronter à ces vingt-quatre lieder. Le cycle est d’ailleurs programmé très régulièrement dans les salles de concert du monde entier ; il constitue souvent un rendez-vous à ne pas manquer pour les auditrices et les auditeurs.
D’un point de vue vocal, il s’adapte facilement à des types de voix différents : il a été chanté et enregistré aussi bien par des ténors que par des barytons et des basses et parfois même par des mezzos et des sopranos. Il est en quelque sorte devenu un jalon dans la carrière de nombreux interprètes, qui l’enregistrent parfois à différentes reprises durant leur vie. On n’en a jamais fini avec ce cycle, on veut y entrer toujours davantage, au fil des années, de l’âge, du vécu.
Comment décririez-vous la profondeur émotionnelle et musicale du cycle ?
C’est un cycle d’une très grande unité poétique et musicale. Même si Schubert en a composé les deux moitiés à quelques mois d’intervalle, l’ensemble présente une cohérence rare. L’interprète comme l’auditeur sont immergés, tenus en haleine du début à la fin, sur les traces de ce voyageur errant… qui leur ressemble. Chanter et entendre le Winterreise est une expérience qui dépasse les limites du son et de l’image. Le titre ne ment pas, c’est un véritable « voyage », et malgré les paysages traversés, un parcours d’abord intérieur.
Je suis par ailleurs frappé de constater à quel point le cycle a pris une place dans d’autres espaces que celui de la salle de concert. Un exemple : l’arrangement du Lindenbaum (Le Tilleul) figure dans de nombreux recueils de chansons pour enfants et a depuis longtemps intégré la culture populaire allemande. Paradoxalement, cette mélodie chargée de mélancolie est devenue un symbole de sérénité et d’innocence.
Schubert a qualifié Winterreise comme un cycle de chants effrayants. Comment percevez-vous cette description à l’heure actuelle ?
Il est vrai que le cycle se révèle bouleversant par bien des aspects. Tout part d’un amour perdu et d’une rupture. L’errance du voyage se déroule alors dans un paysage de froid, de neige et de glace, dans une solitude presque complète, parfois au bord de la folie et aux frontières de la mort. Il n’y a pas de quoi être très rassuré.
Dans le travail artistique, je trouve toutefois qu’il y a une forme d’apaisement à reprendre jour après jour la partition pour en comprendre toute la complexité, pour mettre chaque ligne vocale dans la voix, nuancer encore et encore une couleur que l’on veut parfaire. On ne peut travailler le Winterreise que dans le temps long, loin de l’urgence et en retrait de l’agitation du monde.
Quand avez-vous découvert le cycle, quand avez-vous décidé de l’aborder en interprète et comment vous y êtes-vous préparé ?
C’est l’un des premiers CD de musique vocale que j’aie achetés, alors que je n’étais encore qu’au début de mon parcours de chanteur : il s’agissait d’un enregistrement de Fischer-Dieskau accompagné par Jörg Demus que j’ai toujours dans ma collection de disques. Ce fut un véritable choc esthétique ! Je l’ai beaucoup écouté, autant pour la musique de Schubert que pour l’art du chant de cet interprète.
J’ai commencé à aborder le cycle très tôt dans mon parcours vocal, de manière discontinue, en commençant par les lieder qui me paraissaient les plus accessibles. Ensuite, durant mes études au Conservatoire supérieur, j’ai traversé une période où j’apportais obstinément ces lieder, les uns après les autres, à mes professeurs, au point de les pousser à la limite de leur patience. Mais ce n’est que plus tard que j’ai chanté le cycle en entier, lors d’un week-end musical informel à la campagne. Le dimanche matin, je travaillais le premier lied, Gute Nacht, lorsque Michel Tranchant – pianiste et chef d’orchestre – est entré dans la pièce. Il s’est mis au piano et nous avons joué spontanément le cycle d’un bout à l’autre, sans l’avoir véritablement décidé. Et c’est à ses côtés que j’ai chanté le Winterreise, pour la première fois, en concert.
Comment vous avez fait pour maîtriser tellement bien la langue allemande ?
Le lied tient une place importante dans mon rapport à cette langue. J’ai suivi des cours d’allemand au collège et au lycée mais c’est seulement quand j’ai commencé à chanter que je m’y suis plongé sérieusement. Cela me semblait être une nécessité pour trouver l’équilibre si important entre texte et musique dans l’interprétation du lied. Naturellement, il faut d’abord obtenir une bonne prononciation et, pour cela, apprendre à fabriquer des sons, des phonèmes, qui ne sont pas forcément présents dans ma langue maternelle, le français. Mais les inflexions de la langue doivent aussi être rendues fidèlement à travers le chant : les accents toniques, la longueur des voyelles, le rythme du poème…
Surtout, j’ai eu la très grande chance de travailler durant des années avec un grand interprète du lied aujourd’hui disparu, Udo Reinemann, baryton allemand qui avait fait de la France sa seconde patrie, sa Heimat. À son contact, j’ai étudié des centaines de lieder : c’est grâce à lui que j’ai véritablement compris comment transmettre la musicalité de la langue à travers le chant.
Par la suite, j’ai vécu plusieurs années à Weimar, la ville de Goethe et de Schiller, qui est en quelque sorte une des capitales culturelles de l’Allemagne. Ce séjour m’a permis de perfectionner mon allemand mais surtout de m’immerger dans la culture littéraire et artistique de ce pays.
Vous inspirez-vous d’expériences personnelles ? Associez-vous des expériences particulières à certaines mélodies ? Faut-il peut-être avoir vécu certaines choses pour pouvoir interpréter Winterreise ?
Il ne me semble nullement nécessaire de convoquer des souvenirs précis, des expériences données pour chanter le Winterreise. Je crois qu’il faut tenter de l’aborder avec toute son humanité, avec toute sa sincérité. L’interprétation est faite de tout ce que nous avons vécu, de tous les livres que nous avons lus, de toutes les histoires que nous avons découvertes. L’important est d’arriver sur scène de manière ouverte et de laisser parler cette expérience et cet imaginaire.
Par contre, pouvoir entendre le bruit du vent dans les branches d’un tilleul ou la glace craquer sous ses pas en traversant une rivière, expérimenter le silence, la brûlure du froid dans un paysage de neige – tout cela me paraît pouvoir, secrètement, durablement, enrichir notre imaginaire, et donc notre interprétation.
Quels sont les défis liés à l’interprétation du Winterreise ?
C’est un cycle long et exigeant à la fois sur le plan musical et sur le plan vocal, une sorte de marathon. L’enchaînement des pièces demande beaucoup de maîtrise technique pour ne pas rencontrer de fatigue vocale après plus d’une heure de chant. La mémorisation d’un aussi long texte peut aussi être un enjeu pour certains chanteurs. Mais le cycle requiert surtout une très vaste palette de couleurs et de nuances. Il faut pouvoir y exprimer non seulement (ce qui semble aller de soi dans le contexte) la souffrance, le désespoir, voire çà et là l’ironie (un cœur meurtri en est capable…), mais aussi toute la douceur d’un souvenir heureux.
Chanter le Winterreise, c’est aussi s’inscrire dans une tradition. Au fil des décennies, des habitudes d’interprétation se sont installées à la fois pour le public et les interprètes, dont il faut certes s’inspirer, mais avec lesquelles il faut parfois parvenir à trouver la bonne distance. De ce point de vue, le chanter avec Billy Eidi – merveilleux pianiste qui a tant œuvré pour la mélodie – apporte un éclairage nouveau. Grâce à lui, l’œuvre elle-même prend pour moi un autre sens musical, un autre visage. C’est dans notre travail de duo que j’ai finalement trouvé une lecture personnelle de ce cycle.
Avez-vous une mélodie préférée dans ce cycle ?
Ce serait très difficile de faire un choix parmi tant de pièces extraordinaires. Je crois que j’ai tout de même une affinité particulière avec la fin du cycle, dont l’étrangeté m’a toujours fasciné. Je ne peux m’empêcher d’être saisi d’émotion en chantant Das Wirtshaus (L’Auberge) et, bien sûr, Der Leiermann (Le Joueur de vielle), qui clôt le cycle et laisse l’auditeur comme suspendu.
Pourquoi, pensez-vous, les amis de Schubert ont-ils détesté Winterreise lorsqu’il le leur a présenté pour la toute première fois ?
Joseph von Spaun, un proche de Schubert, rapporte effectivement que le cycle a fait très forte impression sur eux lors de la première audition, durant laquelle le compositeur a chanté le cycle d’un bout à l’autre. Ses amis ont été saisis par le caractère triste et sombre de l’œuvre, où le bonheur n’apparaît que furtivement sous la forme de souvenirs. Toutefois, Schubert leur avait aussi prédit qu’ils en viendraient à apprécier le cycle autant que lui-même pouvait l’aimer. L’histoire ne dit pas s’il les a finalement convaincus.
Allons-nous vous retrouver dans un autre cycle de Schubert ?
Je ne répondrai qu’en présence de mon pianiste ! Plaisanterie à part, il me semble que le choix d’un nouveau programme se fait souvent à deux. Bien sûr, après Winterreise, on pense souvent au Schwanengesang, qui rassemble les derniers lieder de Schubert, composés notamment sur des poèmes de Heinrich Heine. Billy Eidi et moi avons déjà donné en concert La Belle Maguelonne de Johannes Brahms et je crois que nos aventures avec les grands cycles de lieder connaîtront d’autres épisodes.
